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Interview. A.Cheyroux « Je voulais prouver que je méritais ce trophée de meilleur arbitre espoir »

19 Juin 2024 18:35   /   A LA UNE, ACTUALITÉS, ARBITRAGE

Alexia Cheyroux en Synerglace Ligue Magnus

 

Au printemps dernier, Alexia Cheyroux a eu l’honneur d’arbitrer en Mondial Elite féminin. Une consécration pour celle qui préfère les patinoires de l’hexagone aux vacances ! Nous sommes revenus avec elle sur sa saison et les à-côtés de la vie d’arbitre.

Crédit photo : Fabien Baldino


Ta première licence d’arbitre IIHF remonte à 2019 et cette année tu as officié au Mondial Elite : c’est une ascension fulgurante !

En IIHF, ça a été assez rapide, mais en France ça a été plutôt long parce que j’ai commencé tard le hockey. Donc j’ai stagné dans les divisions inférieures au début. Etant plutôt compétitrice, quand on me dit que je n’y arriverai pas, ça me donne encore plus envie de réussir. J’avais des ambitions jusqu’à la D1. Or pendant le Covid s’est présentée l’opportunité de travailler sur de la Synerglace Ligue Magnus et puis ça l’a fait.

Ça a été beaucoup de travail, d’efforts et de sacrifices en dehors pour progresser. Petit à petit, j’ai réussi à améliorer mon arbitrage, ma condition physique, mon patin et mon jugement. C’est ce qui m’a permis de passer rapidement de la D1 à l’élite. Mon premier tournoi IIHF remonte à 2019. Ça a été très rapide, mais c’est aussi parce que lorsque je suis arrivée en IIHF, j’avais déjà arbitré plusieurs finales de D2 en France. J’étais un peu plus sereine.

Le tournant, ça a été en 2022, quand j’étais au Mondial U18 D1A en Hongrie. J’ai eu une superviseuse qui a accéléré tout ça, en faisant en sorte que je sois inscrite sur la liste pour le Road to Milano, afin de préparer les JO. Ensuite, ça a été assez incroyable avec le groupe A U18, des camps hockey USA et des échanges en Suède. Je profite à fond puisque ce n’était pas écrit dès le départ.

Je suis une arbitre mais je ne suis pas une femme arbitre

Tu es la seule femme à arbitrer en Synerglace Ligue Magnus, qu’est-ce que ça te fait ?

En France, c’est devenu un non-sujet parce qu’on a eu des pionnières comme Marie-Tjana Picavet et Anne-Sophie Boniface. Il y a 20 ou 25 ans, les mentalités n’étaient pas les mêmes donc c’était beaucoup plus compliqué, mais elles ont réussi à faire les traces pour nous, les générations d’après. Ce sont des modèles en termes de travail et d’éthique de travail. C’est aussi ça qui fait qu’elles sont restées longtemps. Donc c’est plutôt en ce sens-là où je dirais que ce sont des modèles.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne qui s’étonne de voir une femme sur un match masculin. Je n’en fais pas un sujet non plus. Je suis une arbitre, mais je ne suis pas une femme arbitre. Certains joueurs m’ont déjà dit, qu’ils n’avaient pas tout de suite réalisé que j’étais une femme. Il ne faut pas vouloir féminiser à tout prix et pour les mauvaises raisons, il faut que ça reste au mérite mais je trouve que c’est bien d’avoir ces possibilités-là. Ce n’est pas le cas partout, même en Europe. A l’international, les femmes arbitrent les femmes, donc la question ne se pose pas.

Comment définirais-tu ton style d’arbitrage ?

Je ne sais pas s’il y a vraiment un style d’arbitrage. On essaye d’être le plus homogène possible pour qu’il n’y ait pas de trop grosses différences. J’essaye d’être calme et dans l’échange. On est tous là par passion et la communication aide beaucoup. En revanche, communiquer ne veut pas dire se faire manquer de respect donc il faut savoir être ferme quand il le faut. Je suis plus celle qui va aller faire des blagues que celle qui va hurler. Je dirais qu’il y a différents caractères plutôt que différents styles d’arbitrage.

Crédit photo : IIHF

Pour ton premier Mondial Elite, tu as arbitré trois matchs très serrés, entre la Chine et le Japon (3-2tab), entre l’Allemagne et la Suède (1-0) et le quart de finale entre la République Tchèque et l’Allemagne (1-0). Ça ne tient qu’à un fil, comment on gère ça en tant qu’arbitre ?

Il faut simplement faire ce qu’on sait faire, c’est-à-dire arbitrer de la façon dont on arbitre habituellement. On n’est pas là pour rien. On est une petite poignée à être sélectionnée pour ces tournois-là.

J’ai eu la chance d’avoir beaucoup de matchs très serrés en France. Donc j’ai appris à rester calme, concentrée et à ne pas laisser transpirer la pression auprès des joueurs et des joueuses qui sont déjà eux (elles)-mêmes très stressé(e)s. On doit vraiment donner l’impression que tout se passe bien, que tout est sous contrôle. Ces matchs du Mondial étaient très intéressants de ce point de vue-là.

Canada – République Tchèque, 5-0, est-ce le match qui a été le plus facile à arbitrer, au vu du score ?

Au contraire, pour moi, ça a été le match le plus difficile. Je pense qu’arbitrer une des meilleures nations mondiales pour la première fois de ma vie était impressionnant. J’ai eu beaucoup de pression sur les premières minutes. J’étais vraiment stressée puis j’ai réussi à prendre du recul et à partir du moment où je me suis libérée, j’ai adoré et ça a vraiment été un match incroyable.

Au moment des hymnes, je me suis remémoré mon parcours pour en arriver là, c’était très émouvant. Je me suis dit : « ça y est, je l’ai fait. J’ai arbitré le Canada ». C’est le match qui m’a le plus marqué. Et même s’il y a 5-0, ça ne rend pas le match facile. Tout peut se passer, on l’a encore vu sur les championnats du monde Seniors (Canada 7-6prl Autriche).

Crédit photo : IIHF

Après le premier match, tu as retrouvé à chaque fois une head avec laquelle tu avais déjà arbitré, ça aide ?

Bien sûr. On est un groupe de travail depuis deux ans qui alterne entre les trois gros tournois de l’IIHF. On se voit, on a des réunions en visio, il y a eu des échanges. L’IIHF fait vraiment tout pour nous mettre dans des conditions idéales. Nous arrivons trois ou quatre jours avant le début du tournoi. On a beaucoup de meetings, d’échanges, de team-buildings, de moments ensemble, où on apprend à se connaître. Ça m’a permis de découvrir celles que je ne connaissais pas, principalement les Nord-américaines.

Ça aide énormément sur la glace parce qu’il y a la barrière de la langue, avec des Américaines qui parlent très vite en anglais. Ça peut être source de stress dans des situations un peu compliquées. En tout cas, sur et en dehors de la glace, c’était génial. On crée des liens qui durent pour très longtemps.

J’avais à cœur de prouver que je méritais ce trophée de meilleur arbitre espoir

Tu as été élue meilleur arbitre espoir en France la saison dernière, quelles étaient tes ambitions pour cette saison ?

Ça a été un peu de pression de recevoir ce prix-là, parce que les gens connaissent un peu votre nom. J’avais déjà fait une moitié de saison en Synerglace Ligue Magnus mais j’avais à cœur de prouver que je méritais ce trophée. Mon objectif cette saison était de continuer ma progression en étant titulaire en SLM.

Les attentes de mes collègues, des coachs, de mes superviseurs étaient plus fortes. On est sur un championnat exigeant physiquement et mentalement. C’était cool de pouvoir mettre en avant l’arbitrage et de montrer à des jeunes filles ou d’anciennes joueuses qu’il y a de la place et qu’elles peuvent se lancer en France car c’est assez ouvert.

As-tu le sentiment d’avoir réussi ta saison ?

Je dirais que c’est assez mitigé parce que je continue d’apprendre. Le niveau de la Synerglace Ligue Magnus a augmenté. Ça a créé des matchs assez serrés. Je suis satisfaite de ma saison parce que je suis allée au bout. Je n’ai pas eu la chance de goûter aux playoffs mais je suis partie en tournoi. Le haut niveau, c’est « assez facile » d’y arriver, mais le plus dur, c’est d’y rester. Il faut se challenger en permanence. Dans les grandes lignes, c’est réussi, mais il reste encore du travail.

Lorsqu’on est arbitre, on est là parce qu’on aime le sport, alors arrive-t-on à prendre du plaisir pendant un match ?

Bien sûr, je pense qu’on ne serait plus là si ce n’était pas le cas. C’est tellement de sacrifices, de temps, de fatigue que s’il n’y avait pas cette notion de plaisir, on ne pourrait pas. On ne le ferait pas. Quand vous prenez part à des matchs de haut niveau, c’est incroyable. Ça fait plaisir de voir du beau hockey.

On dit que les arbitres sont d’anciens joueurs loupés… Peut-être mais en tout cas, on aime ce sport ! Ce qui est vraiment source de bonheur, ce sont les moments qu’on partage avec les collègues. On passe presque plus de temps entre nous qu’avec nos familles. J’ai beaucoup de collègues arbitres qui sont aussi des amis proches, voire des piliers dans ma vie personnelle. Seul le sport peut nous faire vivre ça donc évidemment qu’on prend du plaisir et heureusement.

Crédit Photo : Fabien Baldino

Comment ça se traduit quand on prend du plaisir en tant qu’arbitre sur un match ? On ne peut pas célébrer comme un joueur…

Quand on prend des bonnes décisions à des moments clés, on le sait. Quand on en prend des mauvaises, on le sait aussi… Mais il y a des matchs où on n’a presque rien à faire, parce que c’est tellement propre, ça joue, c’est beau. Ça m’arrive de faire « wow », on vit le match aussi ! Ça fait partie de nos petits moments de plaisir. On aime quand il y a de l’émotion, quand on voit du beau hockey, quand on prend des bonnes décisions, quand on se dit qu’on n’a pas influencé le match… Se dire qu’on a fait correctement le boulot, c’est gratifiant.

Tu as fait plus de 55 matchs cette saison, comment se prépare-t-on pour une saison aussi remplie, au plus haut niveau ?

Lors de ma plus grosse saison, j’avais arbitré 80 matchs. Quand on se balade un peu entre les divisions, c’est souvent ce qui arrive. Donc c’est plutôt une saison calme. Ça fait bientôt cinq ans que je travaille avec un préparateur physique, Tristan Perdrix. On est vraiment focus en prépa’ hockey, pour travailler sur la vitesse, l’explosivité et la puissance.

Ma saison s’arrête généralement fin avril. J’ai repris mi-mai. Jusqu’à fin août, je serai en prépa physique avec lui deux fois par semaine. Je cours aussi de mon côté. L’objectif est d’avoir une grosse charge de travail physique en intersaison pour absorber ensuite l’enchaînement des matchs. On dit que plus on souffre à l’entraînement, plus c’est facile derrière.

Il y a aussi la prévention des blessures. Tout au long de la saison, on fait un peu de musculation et de la course. On se doit d’être prêt physiquement, parce que le niveau a fortement augmenté. Il faut rester lucide sur la glace et prendre les bonnes décisions.

Crédit Photo : Fabien Baldino

Est-ce qu’on travaille aussi le côté arbitrage de mai à août ?

C’est moins évident. Côté arbitrage, il y a la maîtrise du règlement qui se travaille tout au long de l’année, tout au long d’une carrière. Il est possible de rencontrer situation une seule fois dans notre carrière. On apprend des choses à chaque match ou presque.

On travaille principalement sur les matchs avec le retour des superviseurs et grâce à la vidéo. La vidéo nous a beaucoup aidés depuis quelques années. On est une très grande majorité à regarder nos matchs, notamment les situations de match sur lesquelles on a des doutes. On se demande ce qu’on aurait pu faire différemment pour prendre la bonne décision, au niveau du placement par exemple.

Ça fait trois ans que je n’ai pas pris de vraies vacances car tous mes congés passent dans l’arbitrage mais je n’échangerais ça pour rien au monde

Tu dois jongler avec un emploi à côté de ça, comment gères-tu cette « double vie » ?

Je suis chef de projet Méthodes dans l’industrie. C’est à temps plein. J’ai eu la chance d’avoir des entreprises plutôt fières d’avoir une arbitre dans leur équipe. Ils ont toujours été très souples pour me laisser partir arbitrer, même en tournoi. La plupart d’entre nous utilise ses jours de vacances.

Sur les patinoires les plus proches, Grenoble, Chamonix, Gap, Briançon et Marseille, c’est jusqu’à trois heures et demie de route. On fait notre journée de travail, on prend la voiture, on fait notre match. En général, on n’a pas le temps de manger. Ça nous arrive de rentrer à quatre heures du matin. On retravaille le lendemain, on réenquille deux jours après. C’est ce qui est le plus fatigant.

Quand il faut aller plus loin, on pose des congés, parfois du télétravail si c’est possible. C’est une organisation compliquée mais pas impossible. Ça fait trois ans que je n’ai pas pris de vraies vacances parce que tous mes congés passent dans l’arbitrage en France, dans des échanges, dans des tournois.

C’est un choix et je n’échangerais ça pour rien au monde. Je suis très heureuse de le faire. On loupe des événements avec la famille et les amis mais ils comprennent que c’est une passion et que c’est notre priorité. Donc on les retrouve pour les barbecues l’été !

Crédit photo : Les Rapaces de Gap

Est-ce qu’en tant qu’arbitre, on aborde certains matchs différemment ? Dans la façon d’arbitrer notamment. Cette saison tu as officié de la SLM à la U17 Elite en passant par la D2…

Forcément, on n’aborde pas un Grenoble-Angers de Synerglace Ligue Magnus comme un match de U17. Une chose ne change pas, c’est le sérieux avec lequel on doit aborder le match. Chaque division, chaque match, mérite qu’on soit là à 200%. C’est plus au niveau du stress ou de la pression qu’on l’aborde différemment. On vient avec une expérience qui nous permet d’être serein et en confiance.

On a un devoir d’exemplarité. On ne peut pas se permettre d’être à 50% en se disant : « c’est que du U17 ». On doit respecter les collègues et les joueurs qui sont là, peu importe la division. J’ai arbitré deux matchs de D2 avant de partir au championnat du monde et j’ai adoré. C’est non professionnel, il y a une atmosphère différente de la Synerglace Ligue Magnus avec de petites villes et de petites patinoires. C’est vraiment sympa. On rencontre de nouveaux collègues, on essaye de leur transmettre l’expérience qu’on nous a apportée par le passé.

Tu as arbitré plusieurs matchs « chauds » cette saison, tels que Briançon – Gap fin septembre puis mi-février, Grenoble – Angers mi-janvier, Briançon – Anglet mi-janvier… Comment fait-on pour gérer la pression dans ces moments-là ?

J’ai eu la chance d’avoir de superbes affiches que ce soit dans la bataille pour la première place ou pour le maintien. Ça rajoute beaucoup de pression mais j’avais déjà commencé à la ressentir quand j’étais en championnat du monde l’année dernière. Je travaille avec un préparateur mental depuis la saison 2023-2024. L’objectif est de réussir à gérer cette pression.

Je suis assez exigeante avec moi-même et j’ai toujours envie de faire le match parfait. Or ce n’est pas possible et j’ai mis du temps à le comprendre. Je me mettais beaucoup de pression, qui pouvait être un peu contre-productive parfois. Le fait de travailler avec André Armand m’a permis de comprendre les mécanismes de stress, de le gérer et d’avoir avoir des outils pour ne pas être bouffée par cela avant, pendant et après les matchs.

Comme les joueurs, on a des hauts et des bas, on peut enchaîner deux ou trois matchs compliqués. Le problème est qu’on est un peu plus seuls, donc il faut qu’on trouve un moyen de gérer ces moments difficiles. Personnellement cette préparation mentale – que je continue – m’a beaucoup aidée. C’était vraiment essentiel pour aller sur ce genre de match assez sereinement en mettant de côté les mauvais souvenirs. Il faut prendre ça comme un apprentissage.

Crédit photo : Pionniers de Chamonix

Tu as officié cinq fois cette saison sur un Grenoble – Marseille, comment prépare-t-on son match lorsqu’on fait face aux mêmes joueurs plusieurs fois ?

Il n’y a pas cinquante équipes, donc on les retrouve tous assez régulièrement. C’est toujours délicat d’enchaîner coup sur coup les mêmes équipes. Si on fait une erreur ou que quelque chose ne se passe pas bien dans le match, c’est compliqué pour les joueurs et pour nous de ne plus y penser et de passer à autre chose.

Néanmoins, on va où on nous désigne. Je n’ai jamais refusé un match sous prétexte que ça faisait quatre fois que je les arbitrais. Les joueurs ont fait preuve de beaucoup de professionnalisme et ça a beaucoup aidé dans cette série donc ça s’est bien passé.

Que peut-on te souhaiter pour la saison prochaine ?

Une saison pleine et accomplie en Synerglace Ligue Magnus, du progrès et un nouveau championnat du monde en groupe A. Ce sera déjà chouette !

Crédit photo : Les Rapaces de Gap